Ma Bohemia Divide 2025 : une leçon dans l’art d’abondonner et de continuer autrement
Depuis cette trosième édition de la Bohemia Divide, en tant que participante, quatre mois se sont écoulés.
J’ai abandonné la course au troisème jour, après deux chutes.
Depuis, mon paysage intérieur s’est beaucoup modifié.
Et de nombreuses lignes de ma vie se sont déplacées.
L’un de ces déplacements les plus heureux, à mes yeux : que je sois enfin capable de reprendre le chemin de Pérégrinations.
Et surtout que ce soit une joie.
En espérant que vous serez prêts à partager cette joie, avec moi.
Place au récit de cette Bohemia Divide, et de ses effets à postériori.
Le basculement
Après trois jours et 300 km de VTT intensif à travers la Bohême, début octobre 2025, sur la trace imposée de la Bohemia Divide, une première chute et une côte fissurée, puis une seconde chute plus inquiétante, la décision d’arrêter la course s’est imposée.
Je n’ai pas pour autant renoncé —et suis revenue à mon point de départ à VTT, en traçant mon propre itinéraire (200 km, et un dénivelé au ratio 1.5).
Heureuse de cette nouvelle liberté, même si physiquement je n’étais pas au mieux de ma forme.
Heureuse aussi d’avoir respecté un contrat implicite : faire de cette semaine en République tchèque une suite de questions ouvertes.
Ai-je encore un goût immodéré de la longue distance à vtt ?
De la course contre le temps et contre soi ?
Des nuits dans le duvet, à même le sol, là où je me trouve ?
Des départs avant que le jour ne se lève, dans le froid, et l’estomac vide ?
Des journées où rien n’est connu à l’avance ? où tout peut arriver ?
Ou l’improvisation est le seul fil auquel s’accrocher ?
Etc.
La réparation
Suite à cette semaine bohémienne, octobre fut le mois de la réparation.
Mon corps me montrait clairement qu’il lui fallait de l’espace, du silence, et des soins.
Je lui ai obéi.
Les blessures physiques ont besoin d’espace pour se résorber.
J’ai donné à mon corps tout ce qui était requis pour lui : repos, ajustements ostéopathiques et chiropractiques, sommeil rallongé, nourriture plus dense, complémentation ciblée.
La récupération, ou réparation, n’est pas une pause : c’est une orchestration invisible des capacités du corps à s’auto-régénérer.
Un temps de patience et de confiance totale en l’intelligence du corps.
Un temps de communion, aussi.
Dans un monde obsédé par la reprise sportive immédiate malgré la fatigue ou la lassitude, et parfois même malgré les blessures, j’ai choisi le laisser-être et la vulnérabilité.
J’ai choisi la tendresse et la douceur.
Ce fut une grande première.
La ré-invention
Les mois post-Bohême ont ensuite été un espace de ré-invention.
J’ai pris le temps d’observer et déjouer les facettes aveuglantes du prisme mental du jugement.
Réussite ou échec ? Trop âgée ? Trop laxiste dans ma préparation ? Trop irréaliste ? Trop exigeante avec moi-même ? Trop imprudente ? Etc.
Or, rien de tout cela ne s’appliquait vraiment, je le sentais.
Les questions ouvertes étaient toujours là - j’ai fait place nette pour que les vraies réponses puissent émerger.
Ce qui s’est joué, c’est le passage de l’obligation de faire à la liberté du laisser-être.
Et donc à l’arrivée d’autres questionnements.
Et moi dans tout ça, qu’est-ce que je veux vraiment ?
Est-il temps d’imaginer une autre pratique cycliste ?
Qu’est-ce qui me ferait vibrer, serait non plus au-delà de ma zone de confort mais un agrandissement de celle-ci ?
Que faudrait-il pour vraiment voir ce que je ne veux plus, ce que je veux encore, et ce nouveau vers quoi je veux aller, au-delà des réponses toutes faites, les miennes et celles des autres.
C’est là, dans ce creux des réponses non immédiates aux questions posées, que la vraie prudence du vivant opère.
Et que naît une nouvelle dynamique.
Pour peu qu’on lui laisse le temps - tout le temps.
Pour peu qu’on ait la sagesse de la patience, de la non-intervention.
Mes mois d’octobre et novembre ont été une phase de décantation.
Une gestation silencieuse où quelque chose s’est réorganisé. S’est réinventé.
Puis en décembre, l’élan de partir pour quelque chose de nouveau était là, mais différemment : plus ancré, plus souverain.
Et surtout ne concernait plus que le vélo, mais s’étendait à tous les domaines de ma vie.
Parce que, finalement, continuer autrement n’est pas un renoncement : c’est une évolution naturelle du mouvement.
Qui, si on le laisse respirer, devient ample, puissant et met à bas tout ce qui était emprunté.
Et maintenant, quoi ?
Mes 5 jours de VTT bohémiens m’ont appris, non pas à aller au-delà du possible, mais à aller plus juste.
Et à faire confiance à la gestation du vivant pour me conduire exactement là où il faut.
La période de jachère physique et sportive qui a suivi a été une source inattendue de créativité dans mon activité d’entrepreneure puis d’écrivaine : alors que le corps se réparait, l’esprit, lui, repérait ce qui ne fonctionnait plus, inventait autrement et agissait.
Idées, projets, visions nouvelles — comme si la même énergie de régénération circulait autrement, prête à féconder d’autres territoires.
Puis m’est venue cette vision claire de ce que je veux désormais tisser à vélo :
des itinérances, sauvages ou apprivoisées, qui ne soient plus des compétitions mais de vrais voyages où je sois la seule source de mon parcours, de mon aventure et de mon espace/temps, avec néanmoins un challenge en termes de kilométrage, dénivelé et chronomètre.
L’idée d’une Diagonale de France m’est venue.
Plaisir à visualiser les heures hivernales passées sur les cartes de France à me concocter ma recette personnelle de bonheur à vélo pour le printemps ou l’automne 2026 ou 2027.
Disposition à laisser émerger la Diagonale qui m’enchante le plus.
Dunkerque-Hendaye, Dunkerque-Perpignan, Strasbourg-Hendaye…oh cette dernière me fait déjà frissonner, 11 ans après Strasbourg-Perpignan.
Je laisse ce qui doit être prendre sa place. Foin de la hâte à forcer ce qui ne demande pas à être.
Aussi, ce qui apparait maintenant : il est temps pour moi de reprendre le fil des récits vélo de Pérégrinations - ce fil violemment interrompu par la mort d’André fin août 2022.
Étrangement, cette Bohemia Divide 2025, avortée, m’a connectée au désir vrai de voyage et d’écriture.
Pas pour oublier mais pour mieux célébrer ce qui me tient heureuse et digne sur cette terre.
Donc voici la réouverture officielle de ce que fut notre maison Pérégrinations, à André et moi, et où dorénavant j’habiterai seule, riche de tous nos souvenirs incroyablement heureux et beaux.
Pas forcément sans verser des larmes, mais au moins je peux à nouveau me mouvoir joyeusement dans cet espace de mots et d’aventures vélo qui était le nôtre.
J’ai hâte de partir à l'aventure.