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PEREGRINATIONS

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Diagonale Strasbourg-Perpignan : surfing on the road!

Diagonale Strasbourg-Perpignan : surfing on the road!

 


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PREAMBULE (à la déambulation !)

Going, going, gone! Adjugé, vendu ! Ce sera Strasbourg-Perpignan ! Et ce fut Strasbourg-Perpignan, ou SP, pour le raccourci !

Au passage, un clin d'oeil à Sarah, ma fille : Lights, du groupe britannique Archive. A écouter tout en lisant ce qui va suivre !
Sarah est une passionnée de glisse, en surf et en snowboard. Et d'Archive. Passion qu'elle m'a communiquée puisque j'ai plus de 10 heures d'enregistrement d'Archive sur mon mp3. Et que Lights y revient en boucle tous les 3 titres !
Comment vous dire le miracle à chaque fois renouvelé d'une musique avec laquelle vous communiez alors que, sur votre vélo,  vous sortez des heures obscures de la nuit, après des heures de pédalage à fendre le velours de l'air ou à glisser sur le satin de la route,  et que la promesse de l'aube est là tout autour de vous ? C'est un pur enchantement.
Il me faudrait des paragraphes entiers pour cela, je vous lasserai, donc j'abrège.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore ces moments incomparables de douce intégration, où vous êtes dans le cercle de vie et du monde, au centre de vous-même, il vous faut user de votre imagination ou mieux encore, vous mettre en situation de les vivre sans tarder.
Pour les autres, nul doute, vous savez de quoi je parle - et votre mémoire kinesthésique, sensorielle, sensuelle et affective en a probablement été marquée à tout jamais. Ne peut, ne veut s'en remettre. De même que votre intelligence.
Bien sûr le chant matinal des oiseaux peut suffire à cette expérience de la transcendance, de même que le simple chuintement de vos roues sur l'asphalte - la musique est en option !
Entrée en matière grandiloquente ? Sincèrement, je ne le crois pas.
Sinon, comment expliquer ces dizaines et dizaines de cyclotouristes qui, chaque année, prennent leur vélo pour 'se faire une diago' ? Ils sont accrocs, eux aussi.
Comme le sont les chasseurs éperdus de BRM, ou ces ultras qui ne rêvent que de courses démesurées, hors limites.
Mon récit, ou tentative de récit, ne prétend donc pas à la singularité. Au contraire, il est sous le signe de l'universel, de ce que les pratiquants de la très longue distance à vélo partagent tous. Et au-delà du microcosme cycliste, de ce que nous partageons avec tous ceux et celles qui, à leur manière, tissent  du sens et de la liberté à partir de leurs tentatives hors-cadres. Et qui donc puisent dans ce fonds universel d'énergie et d'amour à notre disposition, pour peu que nous nous en inquiétons.

Going back to my subject!
Autre passion que je partage avec Sarah : la glisse. Depuis longtemps, plus de ski alpin pour moi, plus de patinage à roulettes, plus de chassé-glissé sur la poutre, mais du vélo !
Le vélo c'est aussi l'art de la glisse, à la surface de la route défonçée ou non, l'art de la pénétration dans l'air, l'art de la fluidité dans le geste du pédalage, dans les trajectoires prises en descente, dans la circulation citadine, l'art de la souplesse et de la légèreté dans les ascencions de col.
Le vélo est tout entier contenu dans l'image du cercle - d'ailleurs ne s'extasie-t-on pas sur la facilité de certains à 'enrouler le braquet' ?
 Le cercle : celui dessiné par les roues, celui du pédalier, celui du mouvement du pédalage, celui de vos pieds, de vos jambes.
Alors quoi d'étonnant à ce que les longues heures passées à vélo nous placent immanquablement au centre du cercle de vie, au centre de nous-même ? Il ne peut en être autrement.
De même que, un jour ou l'autre, ces longues heures passées à vélo au centre du cercle du monde ne peuvent que nous mettre en relation avec notre liberté.
N'est-ce pas de liberté dont il est avant tout question lorsqu'un cycliste part pour quelque randonnée au long cours, en solitaire ?
Bien sûr, il y a des paliers obligés. Et les Diagonales de France peuvent constituer l'un de ces paliers. Claro que si !
Allez, ne soyez pas inquiets, je m'en reviens au descriptif et au factuel !
Mais avant regardez bien la photo ci-dessus. Tout au fond, au-delà des vignes, se dessine le Mont Chauve, celui à qui vous pouvez dire (au prix d'un détournement poétique que j'espère libre de tout sacrilège !), à tout moment, où que vous soyez :
 

"Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai.
Vois-tu je sais que tu m'attends !"

A LA SURFACE DE LA ROUTE ET DES CHOSES

LA VEILLE : lundi 20 avril
(NB : Horaire approximatif donné à titre indicatif)
9h00 : Dijon - Sélestat (alentours), en voiture, le vélo dans le coffre. Sur l'autoroute, lecture des noms de lieux à mon programme du lendemain - Clerval, Baume les Dames. Promesse.

12h00 : arrivée chez Gilles (merveilleux 'cyberpote') ;  repas pris avec sa famille, vélo et course à pied au menu de la conversation, sommes impitoyables pour sa femme et ses filles !

14h00 : rapide tour des vélocistes ouverts (mais lundi donc pas bézef..) ;  changement cassette pour une 13/25  impossible (Stupid me! pas même songé aux développements nécessaires à un tel périple....re-'stupid me!! ...mais comment puis-je être aussi inconséquente ??? ) - pas avant fin de semaine ( carnets de RV des mécanos pires que ceux d'un ministrable...ah certaines orientations professionnelles devraient être repensées !)

15h30 : partons pour Strasbourg, env. 50 km, en vélo. Gilles a étudié l'itinéraire que nous devons emprunter (en fait il l'utilise pour la Corrida à laquelle il à l'habitude de se rendre en vélo - bon je précise, il ne s'agit pas d'une corrida version espagnole, mais d'un type d'épreuve cap en milieu urbain en décembre), via Sélestat et autres bourgades dont je ne peux mémoriser les noms. Puis piste cyclable sur les berges du Canal Rhin Rhône jusqu'au centre de Strasbourg. Vent du nord, pleine face. Soleil. Montagne noire à l'est. Vosges à l'ouest. Petit plateau. L'heure est à la décontraction musculaire. Pas question de déjà taper dans les réserves ou ressources. Devisons gaiement tout en tressautant sur les nombreuses racines gonflant l'asphalte en longues stries (vieux et hauts qu'ils sont les arbres au bord du canal....mais généreux car nous protègent du vent). Ma sacoche avant pique du nez, frotte sur le pneu. Réparation de fortune, with a tendeur ! Pas très efficace, suis pas très douée ! Mais calme dans l'adversité, me résous à devoir remonter ma sacoche tous les quarts d'heure (tout de même, 'Stupid me' again and again!, lors essai vélo la veille aurais dû charger les sacoches comme elles devaient l'être).
Ambiance chanson Montand 'A bicyclette', bucolisme, nez dans le vent, idées de bonheur plein la tête, promesse d'un lendemain enchanteur, et puis odeur pestilentielle de l'énorme sucrerie de (nom impossible à mémoriser).....ça casse de plonger dans un hyper-réalisme semblable ! Je tente de pédaler sans respirer, peine perdue. Gosh!! C'est une abjection !

17h30 : repérage de l'Hôtel de Police et trajet jusqu'à mon hôtel, le Michelet, à deux pas de la cathédrale. Où Gilles me laisse pour rejoindre ses pénates pour la soirée. RV pris pour 1h45 du matin.

18h00 : Parlotte avec réceptionniste, ancienne athlète de haut niveau, javelot, adore faire des randos en vtt avec son fils, me donne deux sticks (de café poudre, of course!!) pour le réveil matinal à 1h00. Le café : mon gros gros défaut, suis addict, périodes de sevrage suivies de périodes de rechute (mais comment faire ? comment qu'y font les autres, tous les zautres pour ne pas boire de café ???). Monte mon vélo dans ma chambre. Douche. Rangement express des sacoches.

19h00 : Sortie en tenue citadine dans les rues piétonnes, repas en terrasse de la brasserie Le  Pilier des Anges (ai pas pu résisté à un tel nom !), flammekueche végétarienne (délicieuse) et un demi de bière (un must situationnel),  au pied de la cathédrale. Mix de bribes de conversations :  étonnements admiratifs de touristes, intonations soft et éduquées de parlementaires européens britanniques, échanges  à mi-voix entre artiste peintre et dessinateur. Aimerais rester là des heures mais hop au lit. Y'a turbin demain ! Mes chaussons de danse glissent sur les pavés, je suis si heureuse d'être ici, à Strasbourg.

20h30 : extinction des feux, tout est prêt pour le réveil à 1h00. Enfin !

22h00 : et je te toss(e) et je te retoss(e) dans le lit - avais pas tilté, hôtel au pied de la cathédrale, cela signifie forcément cloches qui sonnent, quelle cloche je fais ! Et là, à Strasbourg, c'est le grand oeuvre - grandes envolées, puis carillon, tous les quarts d'heure. Une splendeur auditive sinon musicale ! Pas grave, demain est jour de fête, si je dors 2h20, ça devrait le faire, c'est la durée de base de mes phases de sommeil.

JOUR 1 - Mardi 21 avril : STRASBOURG - ORGELET (via : Marckolheim, Einsisheim, Cernay, les deux Aspach, La Chapelle, Belfort, Trémoins, Dambelin et la montagne du Lomont, Ornans, Salins les Bains, le lac de Chalains et Pont de Poitte  ;  à travers l'Alsace et la Franche Comté ; du Bas Rhin au Jura en passant par le Haut Rhin, le Territoire de Belfort, le Doubs) - 370 km, 3700 m de dénivelé, 15h25 à pédaler, durée de l'étape : un peu moins de 19h00 donc environ 3h30 d'arrêts ;  moyenne sur le vélo de 23.35 km/h ; moyenne de l'étape : 19.5 km/h - à peu près ce que j'avais prévu sur ma feuille de route, à l'exception des arrêts beaucoup plus longs.

0h45 : je devance la sonnerie, alerte, mon cerveau a merveilleusement fonctionné, j'ai dormi 2h20 ! Douche, sticks, le cérémonial matinal se déroule sans anicroches. Descente laborieuse de l'escalier étroit de l'hôtel, vélo à l'épaule (premier exercice de muscu de la journée : 16 kg à soulever), pour un peu je croise le dernier pensionnaire couche-tard. Surtout ne pas glisser avec mes chaussures de Gemini Cricket sur les marches inégales, ce serait la fin du début de la diagonale !

1h45 : je suis devant l'Hôtel de Police ; Gilles arrive en même temps que moi, tout fluo dans la nuit. Entrons nos vélos à la main. Sur le visage du plus jeune des policiers de faction, s'affiche en creux : "Mais qu'est-ce que c'est que ces zèbres ? Qu'est-ce qu'ils veulent ?". Le plus expérimenté lui sait de quoi il s'agit. Donc pas d'explications inutiles. Café à la machine. Gilles et le plus expérimenté des policiers découvrent qu'ils ont tous deux participé au même trail le dimanche précédent, en fait le policier a même fini dans les premiers, un tout bon ce jeune homme . La conversation va donc bon train, savez ce que c'est entre sportifs. Photos. Cachet apposé sur le carnet de route. Ainsi que l'heure de départ : 2h00. Je bouscule un peu les deux sportifs bavards ! Allez, bon courage. Bye. Bonne journée, bon voyage.
Le plan 'On the road' peut enfin se dérouler. Ben c'est pas trop tôt, parce que depuis que je l'attendais ce moment, depuis que tous mes efforts de préparation logistique tendaient vers cette seconde précise !
Joie toute simple à être là où je m'étais promis d'être. Du point tracé sur la carte IGN, à l'emplacement approximatif de l'hôtel de police, il y a 4 mois de cela, je suis passée à cette dalle de trottoir, là sous mes pneus. C'est enfin mon rêve devenu réalité. La 'translation' (ou transformation, mais j'aime tellement ce terme shakespearien qui revient en boucle dans 'Le Songe d'une nuit d'été') - je disais donc : la 'translation' la plus magique qui soit. L'incroyable irréalité  du rêve qui vient s'ancrer dans la réalité. Je ne m'en lasserai jamais. Comme je ne me lasserai jamais de cet étonnement, à chaque fois renouvelé - c'est toi, oui c'est bien toi, qui est à l'origine de cet instant. L'un de ces précieux moments d'éternité où je ne suis plus que reconnaissance pour ce privilège incomparable d'être en vie, comblée d'amour, d'amitié et d'énergie. La vie est si belle, si fabuleuse !

Allez c'est parti pour ma première diago, Strasbourg - Perpignan !

(à partir d'ici, les horaires indiqués sont totalement approximatifs, n'ayant jamais regardé l'heure sinon parfois aux clochers des villages traversés)

Fin de nuit : douceur irréelle de la température, vent dans le dos, rues totalement désertes où nous sommes libres de rouler où bon nous semble, silence quasi total que seules nos voix viennent lever, c'est presque beau une ville la nuit ! Nous filons ainsi de concert jusqu'au bureau de poste d'un village après Plobsheim - premier arrêt, carte de départ complétée et glissée dans la boîte aux lettres. Plus loin, il y aura le passage de trois chevreuils gracieux devant les roues de Gilles. Puis, nettement moins gracieux, à nouveau l'odeur pestilentielle de la sucrerie (surtout n'utilisez plus de sucre blanc !!). Puis un autre arrêt en rase campagne, beaucoup plus loin. Nos bavardages ont fait place à un rythme soutenu, nous avançons vite sans trop d'effort et en accord. Depuis quelques km, les heures si calmes du mitan de la nuit commencent à s'animer. Voitures et cars nous doublent, nous croisent. La magie nocturne se dissipe dans leurs phares.

6h00 : arrêt restauration à l'une des boulangeries d'Einsisheim fleurant bon les viennoiseries et la bonne farine et dont les patrons sont souriants et accueuillants (la première boulangerie sur la route). Premier contrôle, tampon sur le carnet de route.  Mais pas de café ouvert. Mon espoir tenace de boire un double fumant et noir sera déçu jusqu'à notre arrivée à Belfort ! Je retiendrai la leçon pour mon prochain passage en Alsace !!
Le vent nous est moins favorable, mais la route est toujours aussi plate. A Wittelsheim, à la sortie du village, nous retrouvons les bouteilles d'eau laissées à notre intention par un copain de Gilles - quelle organisation ! Le jour se lève, lumières roses à l'est.
Nous renouons avec l'intensité joyeuse des parcours vallonnés après Aspach le Haut. Enfin des virages, une route qui s'élève puis redescend, des bois aux dégradés de verts si tendres, aux arbres en fleurs si douces, si blanches, des prairies aux taches de couleurs lumineuses. Les gambettes se plaisent à cette alternance petit-grand plateau.

8h00 ....9h00 : entrée de Belfort, descente sur le centre ville après avoir délaissé la circulation plutôt intense de la N83. En sens inverse, voici Frédéric Alberda, sariste belfortain (sariste = membre volontaire du service d'accompagnement routier mis en place par l'Amicale des Diagonalistes), qui vient à ma rencontre dans le but de piloter ma traversée de Belfort. Just great!! Nous faisons donc connaissance et à ma demande, Frédéric nous mène droit à une superbe terrasse de café en centre ville. Pause petit-déjeuner et café double bu goulûment. Je fais le plein de pains au lait à une boulangerie, le plein du bidon au bar, enlève les vêtements de la nuit, fait presque peau neuve dans les toilettes, me remémore la suite de l'itinéraire, vérifie mes sacoches, téléphone à André. Pendant ce temps, Gilles et Frédéric devisent au soleil tout en m'attendant patiemment.

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Gilles m'a accompagnée plus longtemps que prévu, il devait faire demi tour pour rejoindre Sélestat à La Chapelle. Je le soupçonne de ne pas avoir voulu me laisser seule sur la N83, au milieu du trafic, toute occupée à la recherche solitaire, désespérée et inutile d'un café ouvert !! Tu es un preux chevalier, Gilles ! D'autant que ton retour sur Sélestat se fit par fort vent de face, et que tu n'ignorais rien de ce qui t'attendait ! So many thanks to you!!! Notre première vraie rencontre a été celle de l'amitié. Comme le dit Vieux Bridoux, tu es d'une générosité folle et donc d'une folle témérité !

Matinée : Enfin mon GPS fonctionne correctement - du moins, je  suis enfin capable de le faire fonctionner correctement ! La trace enregistrée est là sur mon écran, je n'ai plus qu'à la suivre - mais chaque changement de direction est anticipé par la lecture de ma feuille de route détaillée, sur le dessus de ma sacoche avant (et en cas de besoin, ai pris les photocopies des cartes de l'itinéraire entier de ma diagonale).
Nous voici donc seuls, Frédéric et moi. Ce fut un moment bien agréable que ces kilomètres passés en sa compagnie, sur des routes très secondaires, dans la splendeur des paysages campagnards. Bien sûr, avons parlé diagonales, Frédéric ayant une vaste expérience de ces randonnées au long cours. Son coup de pédale est sacrément puissant, et il m'a fallu me concentrer pour qu'il ne me distance pas dans la ville. Ce soir, il doit aller voir Bob Dylan en concert, à Strasbourg. Il me laissera donc à Trémoins afin de rejoindre son home en fin de matinée. Nous nous arrêtons le temps de quelques photos qu'il publiera sur le site des Diagonales de France
(page dévolue aux photos et CRs des saristes venus à la rencontre des diagonalistes - vous verrez que les tentatives sont nombreuses !). Il me dit que les fleurs mauve clair qui parsèment le vert des prés s'appellent 'les fleurs de Pentecôte' en hollandais - j'ignore leur nom en français.

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Voici venu le temps de nous séparer et le temps de mes premiers tours de roue en solitaire !
Météo printanière, soleil chaleureux, campagne idyllique, montbéliardes et frisonnes à l'oeuvre dans les prés, agriculteurs au travail sur leurs tracteurs, villages où les fumets de viande rôtie flottent, monts et vaux qui se succèdent à un rythme rapide, puis montées qui se font plus insistantes, les heures qui suivent sont un pur enchantement. Je me fonds dans le mouvement, oublieuse de tout, et pourtant si attentive.

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11h45...et le début d'après midi : arrivée dans le bourg de Dambelin. Restaurant, mais fermé jusqu'au lendemain. Mairie fermée. Boulangerie fermée. Pour attester de mon passage ici, ne restent que les solutions de la carte postale envoyée à mon adresse et de la photo de mon vélo devant le panneau de sortie d'agglomération. Ce que je fais - deux précautions valent mieux qu'une.

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Par contre, rien à manger........il me reste un pain au lait, que je dévore tout en téléphonant à André, et qui ne sera relayé par aucune autre nourriture, jusqu'à mon arrivée à Ornans trois heures plus tard ! Heureusement que j'avais ma vache à eau (you know, l'adaptation lexicale de l'anglicisme 'camel back') en supplément de mon bidon de 1L. Mais même ainsi, il m'a fallu me rationner en boisson.
La chasse au café du matin céda donc la place à la chasse au moindre débit de boisson ou d'alimentation. En vain.
Néanmoins le plaisir pris à pédaler sur les routes du Doubs ne s'envola pas pour autant. Les montagnes du Lomont sont un enchantement, à l'écart des itinéraires privilégiés par les automobilistes.  Tout y était harmonie et douceur de vivre sous le ciel bleu et le soleil. Ce ne sont pas les montbéliardes qui démentiront mes propos !

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Après Pont les Moulins, une longue côte à flanc de rochers envahis de verdure pour s'extraire des gorges de l'Audeux. Deux cyclistes de l'EC Baumes me  rejoignent, échangent quelques mots avec moi (ce seront d'ailleurs les seuls cyclistes, outre les saristes, qui m'aborderont durant tout mon périple - certains me doubleront, un vague borborygme aux lèvres, jambes bronzées et affûtées, coursiers ou cyclosportifs locaux, pour s'éloigner le plus vite possible.....ah le trait d'union entre les différentes familles cyclistes n'est pas encore tiré !). Ils me distancent, se retournent puis m'attendent. Où allez-vous ainsi ? Je montre ma plaque, ça vaut tout un discours. Je sens qu'ils veulent en savoir davantage, mais en haut de la côte, avec les 16 kg du CKT à hisser en pleine chaleur, la soif et la faim au ventre, je suis surtout désireuse de pouvoir continuer à chercher refuge dans le rythme breathplayen de ma respiration et de mon pédalage. Sourires et paroles amicales néanmoins, suis pas une sauvage ! D'autant qu'ils sont plein de prévenance ces deux coursiers, et que l'un d'entre eux me tendra sa dernière barre après que je leur ai demandé où j'étais susceptible de trouver de quoi me ravitailler et avant qu'ils ne s'éloignent.
Bien des minutes plus tard, et après une somptueuse descente dans un écrin de verdure et de surplombs rocheux, voici Ornans. Long arrêt sur une petite place, au bord de l'eau. Je dévore et avale en un clin d'oeil : coca, café double, sandwich. Quelques étirements. Quelques propos avec la toute jeune fille de la maison, un bonheur d'intelligence et de diligence ! Quelques photos des maisons au bord de la Loue. 

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Puis je me mets en quête d'une épicerie pour constituer des stocks de victuailles et boissons. Je fantasme sur la meule de comté mais l'épicière refusera de m'en détailler un bout qui tienne dans ma sacoche ! "Vous comprenez, ce n'est pas possible...!" Bonne poire, je me rabats sur une énorme barre de nougat. Et quelques fruits. Et des barres Mars.
Ceci pour illustrer combien il n'est pas forcément facile de s'alimenter au moment où il le faut et comme il le faut. C'est un aspect des choses que j'avais mal anticipé, de même que j'avais sous-estimé le temps perdu à chercher, acheter ou commander les provisions nécessaires. D'où mes temps d'arrêt doublés par rapport à mes estimations lors de l'établissement de mes feuilles de route. Erreur cependant contre-balançée par une progression sur le vélo plus rapide que prévu sur les trois jours, dans l'ensemble. Je n'ai donc jamais eu d'inquiétude quant aux délais qui me restaient pour boucler la diagonale. Ce qui était inespéré pour une première et en très grande partie imputable aux conditions météorologiques exceptionnelles dont j'ai bénéficié (quelle chance j'ai eu ! même dans mes rêves les plus fous, je n'avais jamais osé espérer une telle clémence !).

Fin d'après midi et début de soirée : au sortir d'Ornans, longue côte pour rejoindre le plateau du Haut Doubs. Re-enchantement là-haut, dans cet espace si vert, si éclaboussé de fleurs et de soleil, aux confins si lointains, à l'air si vivant et joueur, aux maisons ou fermes si paisibles, si fortes et dont les jardins se parent des plus beaux magnolias que j'ai jamais vus. Frustration à ne pouvoir flâner, m'arrêter autant que je le voudrais, il me faut avancer. Mais ceci m'est facile, la fleur de magnolia est une icône qui, immanquablement, me renvoie à mes jeux respiratoires.
Rien n'est plat ici. Je monte, je descends, inlassablement. Et là, au loin, cette longue ligne qui serpente, s'anime, tourne au flanc de la montagne. Emerveillement : une procession de montbéliardes, plus d'une cinquantaine, les unes derrière les autres. Je me hâte, je mets pied à terre - l'éleveur laitier est là au bord de la route qui les attend, elles se sont mises en route à son appel, nul besoin pour elles d'être conduites par un chien ou un homme, elles connaissent le chemin qui les mène de leurs pâtures à la ferme, chaque soir elles l'empruntent sous la conduite de Romance, toujours en tête de ce peloton effilé, maîtresse du rythme mesuré adopté par la colonie entière ! Le temps de quelques paroles, de quelques remerciements, et l'éleveur me confiera que son bonheur est lié à celui de ses vaches, à la fierté qu'il éprouve à leur contact.
Bonheur du jour.

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Puis la descente sur Salins les Bains, dans l'allégresse.
Arrêt dans une pharmacie, pour le dernier contrôle du jour. Je repars très vite, pressée de laisser ce trafic automobile derrière moi.

18h00 : j'entame la dernière partie de la journée. Les heures que j'aime le plus, avec celles du petit matin. Parce que lumières, couleurs et air se transforment de manière sensible, progressivement. Là encore, longue montée pour m'extraire de la vallée de la Loue, retrouvailles joyeuses avec le plateau - celui du Jura, cette fois. Toujours le rythme ascendant, descendant, des bois, des champs, du ciel, du soleil. Du vent qui ne me gêne point. Tout est bien !
Téléphone : André est à Orgelet, il part à ma rencontre. J'accélère encore un peu. Je suis heureuse à la pensée de le retrouver et de partager les dernières heures de cette splendide journée avec lui. Il me rejoint après Crotenay, lorsque ma belle forme aura commencé à décliner. Peu importe, il se met à mon rythme et nous roulons ensemble dans la lumière du couchant, les nuages sombres des orages amoncelés au-dessus des sommets du Haut Jura, et nous épargnés par la pluie.

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Nous rejoignons nos hôtes, M. et Mme Monnier, un peu avant neuf heures. Vite une douche, ré-organisation de mes affaires. Et nous voilà devant un bon repas, tenu au chaud pour nous.

23h30 : off to sleep! Je ne demande pas mon reste......le réveil est prévu à 5h00 demain.
 
JOUR 2 - Mercredi 22 avril  : ORGELET - LA BEGUDE DE MAZENC (via : St Julien, Pont d'Ain, Villieu-Loyes-Mollon, Charvieu Chavagneux, St Quentin Fallavier, Septème, Beaurepaire, Romans sur Isère, Crest) - 285 km, 2600 m de dénivelé, temps sur le vélo : 11h30, durée des arrêts : 2h45, durée de l'étape : 14h15 ; moyenne sur le vélo : 25 km/h, moyenne étape avec arrêts : 20 km/h.
A travers la Franche-Comté et la région Rhône-Alpes ; du Jura à la Drome en passant par l'Ain, le Rhône et l'Isère.


5h00 : sonnerie, ouh j'aurais bien dormi un peu plus, André aussi. Baste, douche. Habillage. Crème anti solaire. Rangement tip top des sacoches. Petit déjeuner dans la grande cuisine. Tout est prêt sur la table. Notre hôte se joint à nous à 6h00, restons un peu trop longtemps à discuter. Prenons congé.
André a eu l'excellente idée d'amener une cassette 13/25, il lui faut procéder au changement. Les montées successives et parfois pentues de la veille m'ont laissé quelques traces dans les genoux. Mais avec le 25, plus d'inquiétude, je sais que je pourrai récupérer aujourd'hui et attaquer l'étape du lendemain avec des genoux régénérés ! Mon chef mécano attitré a également songé à la meilleure façon de fixer ma sacoche avant. Un amour ! Une fois les réglages faits, le Berlingo fermé à clefs, nous voici prêts.....ah mais non, le boyau de la roue arrière d'André est à plat ! Quelques coups de pompe bien appuyés, et c'est enfin parti !

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6h45 : Brrr, fait frisquet dans le Jura à cette heure-là. D'autant que nous attaquons par un long faux plat descendant. Mais bientôt la montée qui nous fera franchir la butte nous séparant de Cressia. Ensuite, la longue descente en pente douce (avec remontées épisodiques tout de même) de la vallée du Suran, vent dans les voiles. Premières caresses du soleil, tranquillité des heures matinales, route qui s 'en va au loin, dans les roues d'André. Just perfect!

8h00 : Arrêt contrôle à St Julien. Au café. Déjà une chaude ambiance autour du comptoir !

Suite de la matinée : heures confortables, je m'absente, mes jambes ont une tâche facile avec ce vent si généreux, la navigation est sans surprise. Oui, je suis en pilotage automatique. Passons Pont d 'Ain, pensons à Jean Yves. Tentation toute proche des routes du Bugey mais détours non autorisés.  A gauche, l'Ain, large et placide, bordé de grands arbres ; à droite, la colline verdoyante où pointent quelques clochers et qui domine la rivière. Et ces grandes routes droites délimitées de part et d'autre par les platanes.

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La faim me fait sortir du temps étal où je pédale. Arrêt réparateur. Nous repartons.
Las, nous voici bientôt sur des routes où les voitures sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus bruyantes et impérieuses. Puis les camions et semi-remorques. Avons rejoint l'absurdité des grands centres urbains. Il faut se faire une raison.
Midi approche : arrêt ravito à Pont de Chéruy. La frénésie de cette agglomération, après les heures indolentes du Jura, nous bouscule, nous heurte. N'avons qu'une seule envie : fuir cet endroit impossible. Pique-niquons rapidement en bordure de route, pas un charme fou, il faut bien l'admettre. Mais nous ne sommes pas encore sortis de ce coupe-gorge !
Une heureuse surprise cependant au milieu de ce trafic ininterrompu : mon prénom crié sur le bord de la route, ah ben ça alors !! Coup d'oeil à gauche, cette jeune femme qui me fait signe, yes c'est Myriam ! Vite, nous nous rejoignons, elle nous explique qu'elle est là depuis 5 mn à guetter notre passage, Michel lui ayant dit que nous devrions passer dans ces eaux-là. Chronométrage parfait ! Trop fort !! Ben oui, au fond de moi, je suis émue - tout de même, c'est quelque chose !! Le temps de quelques photos, de quelques paroles à moitié couvertes par le bruit incessant des poids lourds, et nous voilà repartis après promesse faite de nous voir à la Scott 1000 Bosses le weekend prochain. Michel doit y participer, étape dans sa préparation au RPE.

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Nos derniers kilomètres ensemble ne seront pas de tout repos. Cette sarabande infernale ne nous lâchera pas, nous enveloppera de son voile de folie jusqu'à ce que nos itinéraires se séparent, et plus loin encore. Jusqu' à la bifurcation vers Septème pour moi - bien après le contrôle de St Quentin Fallavier. Et jusqu'à l'entrée dans le Bugey pour André. (A ne pas manquer : le récit d'André sur les aventures qui l'attendaient après m'avoir quittée !)
Ces quelques heures viennent confirmer ce que je savais déjà : rouler sur les routes à grande circulation m'est insupportable. Aucune joie, aucun plaisir, uniquement l'angoisse et l'impatience d'en finir.
Dorénavant, je ferai encore plus attention à éviter tout centre urbain lors de mes tracés d'itinéraire de diagonale (c'est donc que tu penses en refaire ?!), quitte à alourdir la charge kilométrique.

14h00 : je retrouve un peu de couleurs sur le bandeau d'asphalte qui me mène à Septème, puis me fait gravir les monts escarpés qui jalonnent ma route jusqu'à Beaurepaire puis Hauterives, là où le facteur Cheval a dévolu sa vie à ériger son Palais Idéal - un ultra de l'architecture baroque !
Je bénis les virolets aux pourcentages peu innocents, je retrouve progressivement ma sérénité.
Et à Hauterives, je m'accorde une longue pause café, restauration et ré-approvisionnement. Quiche aux ravioles et sablés en tous genres. Un comble, je souffre presque de la chaleur !
Avant de repartir, consultation de mon portable. Message laissé par un sariste, Frédéric Esclangon. J'essaie de le joindre, n'y parviens pas. Veux l'avertir que je serai probablement entre Crest et Grignan aux heures où sa femme et lui projettent de venir à ma rencontre.
La perspective de leur rencontre me fouette les jambes ! La distance qui me sépare de Romans est effectuée à vive allure ; après moultes hésitations, je m'autorise à faire quelques clichés, le changement de végétation, d'habitat, de cultures,  est tellement saisissant en comparaison des paysages traversés la veille :

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17h45 : contrôle à l'entrée de Romans sur Isère. Traversée de la ville sans encombres grâce à mon GPS et à ma feuille de route. Puis grande ligne droite avec bandes cyclables, ce qui rend la circulation beaucoup moins stressante. Me voici à Crest. Je pressens que descendre jusqu'à Orange, ainsi que j'en avais l'intention, sera difficile, trop long. Je fais un rapide calcul - je n'y serai pas avant 23h00, à la condition de ne plus m'arrêter ! Ce qui est impossible, il me faut un vrai repas pour refaire les stocks, sinon je ne tiendrai pas. Je décide donc de m'arrêter pour la nuit à Grignan, comme prévu initialement. L'étape du jour sera plus courte, celle du lendemain plus longue par voie de conséquence, mais tant pis. A Divajeu, au sommet de la première vraie côte depuis Hauterives, je m'arrête et appelle Michel, dont le portable est en veille permanente au cas où j'ai besoin de son aide. Je lui demande de me chercher un hôtel du côté de Grignan. Lui et Brigitte vont s'acquitter de cette mission avec brio ! Quinze, vingt minutes plus tard, Michel me rappelle - ils ont déniché un hôtel dont la patronne ne voit aucun inconvénient à m'accueillir et à me servir à manger tardivement - l'hôtel du Jabron à la Bégude de Mazenc. Merci, merci ! Voici mes problèmes d'intendance résolus, quel soulagement ! Je dois bien avouer que l'idée de ne pas pouvoir trouver de lit facilement et sans perte de temps me faisait souci. Le relais téléphone que Michel m'avait si gentiment offert de tenir pour moi tout au long de ma diagonale fut donc des plus utiles. So many thanks!! Savoir qu'il y aura toujours un ami à l'autre bout du fil, à toute heure du jour ou de la nuit, est sacrément rassurant.

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Me voici donc libre de goûter aux délices du couchant, lorsque le flux automobile se réduit à rien, lorsque la campagne s'apprête pour son sommeil nocturne. Et luxe suprême, cette heure-là je l'ai vécue dans les collines entre Divajeu et Charols. Avant de rencontrer Isabelle et Frédéric Esclangon dont c'était le premier accompagnement en tant que saristes et qui ont enfourché leur vélo après leur travail pour venir me retrouver ! Quel plaisir de rouler dans la lumière du soir, avec eux deux. C'est la première fois que je rencontre Isabelle, son nom m'était connu, elle a gravi le mont Ventoux 5 fois l'année dernière malgré les vents violents qui sévissaient au sommet du Géant de Provence. Chapeau ! Et elle a réalisé un très bon Bordeaux Paris en juin dernier. C'est donc un honneur que de rouler en leur compagnie à tous deux. Cela va de soi, nous parlons diagonales. Ils ont fait Menton-Hendaye un peu plus tôt en avril ! Et me donnent des idées quant à un itinéraire possible pour Perpignan-Strasbourg. Magnifique conclusion à cette seconde journée sur les routes entre Strasbourg et Perpignan. Nous nous quittons devant l'hôtel, ils ont encore une bonne trentaine de minutes de route avant de rentrer chez eux.
Merci beaucoup à vous deux !! Et à bientôt.........sur les pentes du Ventoux !

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Une halte grand luxe, et à laquelle je me suis abandonnée sans aucun remords, m'attendait à l'hôtel du Jabron !
Excellent repas diététique, douche bienfaitrice, lit somptueux, et sommeil dans lequel je sombrai en un éclair, malgré mon inquiétude au sujet d'André - mon coup de fil inquiet à 23h30 : es-tu enfin de retour à ta voiture ? Sa réponse : oui, oui, tout va bien, dors. Sa voix me parvient étouffée, je ne suis pas dupe, je sens bien qu'il n'est pas dans sa voiture, mais sa résolution à ne pas m'alarmer a raison de mes pensées soucieuses.

 

JOUR 3 - Jeudi 23 avril : LA BEGUDE DE MAZENC - PERPIGNAN (via : Orange, Pouzhilac, Uzès, Quissac, St Martin de Londres, Clermont l'Hérault, Roujan, Murviel, St Chinian, Ginestas, Narbonne, Sigean, Port Leucate, Claira). A travers la Provence, le Languedoc et le Roussillon. De la Drôme aux Pyrénées orientales en passant par le Vaucluse, le Gard et l'Hérault. 401 km, 4890 m de dénivelé, temps sur le vélo : 18h10, durée arrêts : 6h20 , durée de l'étape : 24h30 ;  moyenne sur le vélo  : 22 km/h ;  moyenne de l'étape : 16.5 km/h;

4h00 : sonnerie, mais réveillée depuis quelques minutes. Douche, petit déjeuner plateau dans la chambre. Paquetage, installation sacoches, lumières et GPS sur le CKT. Sortie de l'hôtel, aussi doucement que possible. Nuit noire, toujours un peu de vent. Premiers tours de roue à 4h30, selon prévisions.  400 km au programme - ce qui ne laisse guère de place pour les questions. Une seule chose à faire : rouler et rouler encore en évitant toute erreur de parcours. Pardoxalement, ce simple impératif dessine un espace incomparable de liberté.
Direction Alleyrac. Montée en virolets et lacets pour inaugurer la journée, qui sera longue, nul doute. La machine fonctionne bien, les jambes tournent au plus juste, acuité auditive - l'ouïe gagne en sensibilité la nuit. Ecoute ...une branche qui craque, une pierre qui roule, peut-être un animal agile dans les fourrés, les cris et chants des oiseaux, comme s'ils s'égayaient de ce monde enfin à eux - mais sont-ils vraiment plus diserts la nuit que le jour ?
Descente technique, j'entonne "Il était un petit navire, qui n'avait ja - jamais navigué......." pour prévenir toute traversée de la route par une quelconque bête. Euh, je précise : non, je n'ai pas un amour immodéré pour cette chansonnette ! Mais je chante si mal, ai un répertoire si limité, que j'en suis réduite à choisir entre 'A la clairefontaine' et 'Il était un petit navire' .....et il vaut mieux d'ailleurs que personne ne m'entende jamais chanter à tue-tête l'une ou l'autre. En ce qui concerne les animaux, il est clair que cela les fait fuir loin de mes roues !!

Puis, jusqu'au petit jour, c'est une succession de villages tous plus silencieux les uns que les autres, aux églises ou châteaux illuminés : Grignan, Suze la Rousse, Rochegude.
A l'aube : ce moment enchanteur où le Mont Ventoux se dévoile si discrètement, si pudiquement là-bas tout au fond.

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Je traverse Orange facilement, le marché commence à peine à se mettre en place. Suivent Roquemaure, St Geniès de Comolas, St Laurent des Arbres, St Victor puis la superbe montée sur Pouzhilac. Où je fais une longue pause ravitaillement, approvisionnement et contrôle (9h00).
Et surtout où me voici enfin complètement rassurée au sujet d'André !

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Depuis Roquemaure, le vent ne m'est plus aussi favorable, le sera de moins en moins pour finir par être totalement contraire dès mon arrivée dans l'Hérault - le mistral devient tramontane, celle-ci venant du sud ouest. Elle m'accompagnera jusque Perpignan.
10h30 : Traversée d'Uzès, ses cafés terrasse n'auront pas raison de mon bel entrain matinal, qui ne m'abandonnera pas jusqu'à mon arrivée à Quissac, second contrôle de la journée. J'en profite pour dévorer une salade dans le centre de la petite ville, remplir bidon et vache à eau. Et repars rapidement.

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Le Pic Saint Loup est le prochain jalon, mais auparavant les vastes coteaux languedociens. Que de vignes à perte de vue ! Terres sèches et pierreuses balayées par le vent. A la sortie de Valflaunès, le charme de la petite départementale qui s'élève vers le Pic Saint Loup. J'y suis totalement seule. Superbe !
 
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Au sommet, la tentation de m'arrêter et me repaître du fabuleux panorama - le mont Aigoual au nord et la faille que je devine être celle du Cirque de Navacelles, devient toute puissante. Ah la logique implacable de la diagonale me pèse à ce moment, il faut bien le dire. J'aimerais tant prendre la tangente et porter mes roues dans les gorges de la Vis ou jusqu'à St Guilhem le Désert. Mais je résiste et après la descente, je bifurque à gauche, empruntant avec incrédulité la toute petite route cabosssée qui doit me mener à St Martin de Londres. L'endroit est sauvage, je suis aux anges.

Une heure plus tard, mon bel enthousiasme a fondu comme neige au soleil ; serait-ce la montée m'ayant menée de St Martin à Viols le Fort, au plus fort de la chaleur, qui en est la cause ? Je ne sais, mais je me doute à postériori que la cause était plutôt à chercher du côté d'un apport en boisson et aliments trop chiche, ou trop erratique. Mais où trouver l'envie d'engloutir la somme de calories nécessaires à cette débauche d'efforts - le dégoût des sandwiches, barres chocolatées ou autres snacks ne me quittant plus depuis le matin ? Je ne rêve plus que de salade verte, de crudités, de riz créole, de yaourts et de fruits.
Toujours est-il que l'après midi de ce troisième jour sera des plus difficiles. A cet affaiblissement s'ajoute l'énervement et la tension dûs au trafic important, aux camions bennes qui me frôlent à la cadence d'un par minute, me semble-t-il. Mais où vont-ils tous ? Et ce vent qui ne fait pas relâche. Et cette route en tôle ondulée dont je ne vois pas la fin. Je me traîne, toute sérénité disparue. N'ai plus qu'une hâte, quitter cette région au plus vite. Me retrouver sur de petites routes tranquilles. Je me résouds à faire une pause sous un arbre, en bord de route - au moins pour faire refroidir le moteur, et retrouver un peu de calme intérieur et de lucidité. Et ces voitures, ces camions, par dizaines, par centaines, qui ne cessent d'apparaître, disparaître. Quel monde de cauchemar ! Allez, vite, il me faut rejoindre Clermont l'Hérault.

16h00 : je quitte Clermont, après avoir fait halte dans un garage (tampon sur mon carnet de route et contrôle de la pression de mes pneus) ; je n'ai pu me résoudre à m'arrêter dans le centre ville pour me ravitailler et faire provision de piles pour la nuit, trop de monde, trop de bruit, trop d'aridité ou d'âpreté peut-être. Ou bien est-ce cette traversée de contrées si différentes les unes des autres qui, petit à petit, me transforme et me fragilise, me rend sourcilleuse et boudeuse ?
Je dépasse Villeneuvette, avide de calme et de fraîcheur. Je repousse toujours à plus loin la nécessité de faire quelques emplettes. Tant et si bien qu'en route pour Bédarieux par la D908, je réalise enfin que la faim me tenaille, que je n'ai plus rien à boire et que je ne trouverai aucun magasin avant une trentaine de km. Renseignements pris, je quitte la D908 et bifurque à droite pour rejoindre Mourèze, à 2 ou 3 km de là. Village fortement touristique si j'en juge par la taille des aires de stationnement. J'avise la Pizzeria-Grill dont on m'a parlé. Hélas, à ma demande de nourriture, on me répond "Nous n'avons rien à manger. Et vous ne trouverez rien ici !". Déconfiture. Et irritation ! Décidément l'Hérault n'est pas une terre d'élection à mes yeux ! Pourtant que de beautés !

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Au moins, ils peuvent me servir un café et un coca. Cela pourra me fournir l'énergie suffisante à une heure de pédalage. Mais il me faut modifier mon itinéraire. Je ne peux courir le risque d'arriver trop tard à Bédarieux pour me munir de piles ; étude de la carte, je rebrousse chemin et file sur Roujan. Filer est un bien grand mot d'ailleurs ! Après Cabrières et l'assurance glanée auprès des jeunes gens désoeuvrés du village de trouver tout ce qu'il me faut à Roujan, je me bats contre une pente peu amène et contre de violentes bourrasques de vent. Les kilomètres s'étirent à n'en plus finir. Le découragement est là, à nouveau - le coca n'a pas fait long feu ! J'enrage de me sentir fêtu de paille. Je pleure à chaudes larmes, laisse déborder les songes sombres qui me sont montés à la gorge depuis quelques heures. Mes sanglots se font déjà plus sages. Ne pas retenir le flux des mauvaises humeurs, le laisser s'écouler pour m'en libérer.
Bientôt le paysage prend de l'ampleur, de la profondeur, et me ramène à la confiance. Le désir impérieux de diagonale reprend le dessus. Ma seule justification à être redevient le mouvement qui me porte en avant, toujours plus au sud. Et la tramontane redevient mon amie, malgré son souffle contraire à ma progression.
Ligne de partage.

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18h15 : Roujan, enfin. Long arrêt pour me restaurer, me ravitailler pour  la nuit à venir, faire l'emplette de piles. Ressenti  aussi étrange dans cette ville que dans le reste de l'Hérault, comme une insidieuse âpreté au travail qui viendrait  pervertir mes schémas habituels de rapport au monde. Cela me perturbe profondément, je ne comprends pas cette étrangeté, cet isolement, cette aliénation. Et je ne la comprends toujours pas au moment où j'écris ces mots !

19h30 :  Le pire est derrière maintenant. J'en ai la confirmation en traversant le village de Magalas où je reprends pied dans le commerce humain - bonhommie et attention à l'autre font à nouveau partie du paysage des visages et des corps. Me voici totalement rassérénée. Le vent lui-même se fait plus rond, plus enveloppant, comme assoupli.
La route jusque Saint Chinian, dernière grande halte avant la nuit qui doit me mener à Perpignan, me semble vite parcourue. Et me fait longer les rives de l'Orb sur quelques kilomètres. Magnifiques goulets et gorges à la sortie de Cessenon sur Orb, terrain de jeux pour kayakistes et autres fous de remous aquatiques. Cessenon où j'ai parcouru quelques centaines de mètres en compagnie de jeunes BMistes sacrément habiles - ils prennent congé de moi par de longs bouts droits sur leur roue arrière. Sympa !

21h00 : place de Saint Chinian. Le nom bien sûr évoque un vignoble A.O.C. renommé. Dont le vin, à la ronde âpreté rocailleuse qui se diffracte et se dilue en un velouté fruité dans votre gosier, possède un charme certain !  Mais ce vertige de sensations gustatives n'est pas de mise ce soir. Pas grave, le plein de sensations a déjà été fait, et est en passe de s'accroître encore ! D'ailleurs j'ai le sentiment de n'être plus que sensations, comme un vaisseau transparent vide de toute cargaison qui glisserait sur les eaux et sur les flancs duquel viendraient se mirer faune et flore marines.
Il me faut faire un effort pour ramener le filet de mes pensées - oh rien que de très basique, d'animal presque ! Nécessité de prendre un bon repas, de changer les piles de mon GPS et de mes lumières avant, de faire le point sur les kilomètres restants, sur l'itinéraire à emprunter. Nécessité également de faire un brin de toilette rapide avant la nuit - la journée a été particulièrement chaude et je languis de sentir l'eau fraîche sur ma peau, de me brosser les dents.
Le Café de la Paix devant lequel je pose mon vélo est accueillant, tables et chaises en terrasse, portes grandes ouvertes, sourires du patron derrière son bar, conversations animées et rires joyeux des hommes au comptoir. Une très belle jeune fille s'approche, et en quelques mots me met parfaitement à l'aise. Elle me fait rapidement préparer un repas en accord avec mes principes végétariens, me montre un lavabo où je peux procéder à quelques ablutions, un endroit où je peux entreposer mon vélo en toute sécurité, dissipe mes craintes quant à mon apparence peu en accord avec une salle de restaurant. Un ange !
J'engloutis un coca et mon repas (salade verte, omelette et.....frites ! absolument délicieuses, mais je vais mettre la nuit à les digérer, hélas !) tout en téléphonant à André, en changeant les piles et en mémorisant la carte de mon itinéraire. Ah demain je prendrai le temps de savourer chaque minute qui passe, béatement, sans hâter le mouvement !
Pour l'instant, me voici à nouveau à trotter sur le carrelage avec mes chaussures de Gemini Cricket, les toilettes, le vélo à préparer pour la nuit. Un café double en terrasse. Je ferme les yeux quelques instants, dans la douceur de l'air. Laisser aller, relaxation totale, visualisation de la nuit à venir en quelques flash, sommeil de quelques minutes. Je reviens à mon environnement - Alain, le patron, est plein de sollicitude, s'intéresse à l'itinéraire que je pense emprunter, me laisse entendre que celui-ci n'est pas piqué des vers, que je ne suis ni au bout de ma nuit ni au bout de mes surprises, que j'aurais peut-être dû envisager le passage par Narbonne puis la route côtière jusque Perpignan. Nous discutons encore un peu, il est originaire de Metz et se plait dans cette région des Corbières. Ses souhaits de bonne fin de voyage, ainsi que ceux de clients anglais, m'accompagnent lorsque je remonte sur mon CKT.

22h15 : Allez, c'est parti pour la dernière étape ! Si tout va bien, je peux être à Perpignan entre 3h00 et 4h00 du matin - il me reste environ 120 km à parcourir. Peu et beaucoup à la fois, je n'arrive pas à décider quel point de vue adopter ! Ce qui me sert d'aiguillon ? La perspective du lit dans lequel je m'allongerai pour y dormir tout mon saoul !! Surtout ne pas m'attarder sur cette  vision, ne pas mollir...je réalise que je suis vraiment très fatiguée !
Me voici dans la rude montée sur Villespassans, en route pour le Minervois. Petit plateau, je mouline. Au loin les lumières des nombreux bourgs et villes de la plaine biterroise. Ici il fait nuit noire. Descente difficile, technique, dangereuse, j'ai conscience que l'endroit est désolé, je scrute avec attention l'écran de mon GPS, instrument de navigation devenu primordial car mon itinéraire ne passe que par de toutes petites routes, avec de très nombreux changements de direction dans les villages et en rase campagne. La descente nocturne du Belvédère dans les gorges du Verdon, pour le RPE, m'avait parue plus facile ! C'est dire !! Je doute de la sagesse et de la pertinence de mon tracé, effectué il y a quelques mois, au chaud et bien à l'abri. Ignorais alors que ces routes étaient étroites, totalement dépourvues de bandes blanches, et fortement cabossées ! Cahots et trous ne facilitent pas la tâche du cycliste épris de roulage nocturne ! Je rate un embranchement, fais demi-tour. Une clameur monte sur ma gauche, incroyable !! Des crapauds !! Il doit y en avoir des milliers....pourvu qu'il n'y en ait pas un sous mes roues....mon imagination galope...le chuintement mouillé, la glissade, la chute dans la nuit, personne pour me ramasser... je monte un scénario de film d'épouvante rien que pour moi - pas la chose à faire, idiot, ridicule !
Puis au détour d'un virage, quelques lumières éparses. Ouf, Villespassans. Suivent une série de petites routes, toutes plus inconfortables les unes que les autres, et de petits hameaux comme endormis par la baguette d'une fée. Je suis bien, coups d'oeil rapides sur les étoiles, je me concentre sur la route, tente de rester souple pour amortir les cahots, fais quelques étirements de la nuque et du cou.

23h50 : Lumières sur une place de village. Je m'arrête et téléphone à André pour lui signaler ma position - Bize Minervois. Reprends ma route, me rends compte qu'il m'a fallu près d'une heure et demie pour couvrir 15 km........euh là y'a un blème !! Don't worry, don't fret, little lady, you'll make it!
Allez, ma p'tite dame, pas d'inquiétude, ça va le faire, obligatoirement les routes vont s'élargir, se couvrir de lignes blanches, ne faire plus que descendre vers la mer, et puis dans 5 heures le jour ne tardera pas à se lever. OK, si tu le dis, c'est que c'est vrai ! Allez, pédale et tais-toi....Ce sont tes dernières heures de diagonale, sit back and enjoy! Profite, quoi ! Ouais, n'empêche que.....

 

JOUR 4 - Vendredi 24 avril : toute une nuit pour les 100 derniers kils !! Qui dit mieux ?!

00h10 : Et voilà, à la sortie du village du Canet, à un carrefour, je chute à l'arrêt, emportée par le poids du vélo, déstabilisée par tous ces tourne-vire au creux de l'obscurité et par mes doutes récurrents. Vite relevée, je palpe, je touche. Mal sur le côté, mais rien de grave. Cocottes de frein ok, cintre également, seule la guidoline est un peu abîmée. Pédale ok. Ma selle est complètement déviée, je tente de la redresser. En vain. Bon ben me reste plus qu'à appeler mon chef mécano adoré...et tout dévoué, faut-y qu'il soit dévoué pour que je le réveille ainsi passé minuit. Son calme, ses instructions font disparaître ma nervosité. C'est bon, ma selle revient dans l'axe après que j'ai dévissé la bague en haut du tube de selle. Décision prise de changer d'itinéraire - risquer une seconde chute est par trop téméraire !
Je vais tenter la grande route qui mène à Narbonne, il y a bien encore beaucoup de camions et voitures qui circulent  à cette heure tardive, mais je fais fi du sentiment de peur qui me taraude - entre deux maux il faut choisir le moindre.
La N113 se révèle sécurisante, à mon grand soulagement. Je suis la direction Perpignan -  ce nom sur les panneaux a un effet galvanisateur sur mon pédalage, le grand plateau tourne allègrement dans le long faux plat descendant ! Je touche au but, c'est sûr.
Bypassing Narbonne : peu de voitures et de camions, les grands centres urbains ne sont fréquentables que la nuit.
Un dernier appel téléphonique à André, pour le rassurer. Sa voix est pleine de sommeil,  son aventure nocturne de la veille dans les bois jurassiens doit y être pour quelque chose ! Tout ira bien, tu peux dormir. Je serai à Perpignan dans deux heures environ.

1h45 : j'aperçois une boîte à lettres à Prat de Cest, j'en profite pour poster ma carte d'arrivée puisque d'après mes calculs il reste un peu moins de 50 km. Bizarre cette obligation faite à tout diagonaliste, je n'en saisis pas trop la raison. Pause ravitaillement.
Je reprends le cours de la N9. Des semi-remorques me doublent ou me croisent à grande vitesse mais ils passent au large, l'écarteur de danger joue son rôle à plein - heureusement d'ailleurs car ma lumière arrière refuse de fonctionner depuis la chute.
La route joue à l'accordéon, et moi avec. Je monte, je descends, ne pense qu'à une seule chose : arriver enfin. Malgré la puissance de mes deux lumières avant, ma vision est de moins en moins précise, je freine en permanence dans les descentes, me concentre sur mon rythme respiratoire pour rester alerte et vigilante, pour garder à distance cette peur des poids lourds.
Plusieurs kilomètres ainsi, je continue vaille que vaille, ose à peine regarder l'écran du GPS, je garde les yeux rivés à la route comme si ma vie en dépendait.....d'ailleurs elle en dépend mais je n'ai plus vraiment la lucidité nécessaire pour le savoir. Je pédale comme une automate, mon cerveau n'étant plus vraiment de la partie. Vaguement consciente néanmoins que je ne suis plus tout à fait capable de veiller à ma sécurité, mais obnubilée par l'idée d'arriver enfin.
Coup d'avertisseur retentissant, un semi passe à quelques centimètres de moi. Bon là j'arrête de jouer, veux pas finir en chair à camions. Pas question. Tant pis pour la diagonale mais il me faut absolument dormir un peu. Oui, mais où ? Je n'ai jamais dormi ainsi, seule, en bordure de route ! Cette perspective m'effraie un peu mais l'autre est pire ! Une fois encore : entre deux maux, il faut....et patati et patata. Ben ces derniers kilomètres ne sont pas les plus faciles et Perpignan semble reculer d'heure en heure - un mirage ?!

2h30 : une aire station d'essence / restaurant à droite, peut-être que là ? Oui, un peu à l'écart des camions stationnés sur le parking, je découvre une dalle de ciment sur le pourtour de laquelle une rangée de moellons a été montée - c'est parfait ! Serai un peu cachée et ne pourrai être écrasée par l'un de ces poids lourds au cas où je dorme à poings fermés. Je pose mon vélo à plat sur la dalle, me roule en boule à côté, oh c'est divin, pouvoir enfin fermer les yeux....hop je les rouvre, il me faut d'abord mettre en lieu sûr  GPS, compteur, lumières et porte-feuille (dans mes poches de maillot, donc !) et fixer mon antivol sur le CKT...et si je mettais le Canard Enchaîné, que je transporte depuis Strasbourg, à profit ? Deux feuilles dessous, deux feuille dessus, hélas c'est une feuille de chou peu fournie ! Mais sacrément efficace comme isolant ! J'ai presque chaud, c'est la béatitude, une main sur la roue arrière de mon vélo, au cas où....dernière pensée avant de sombrer, pourvu qu'il n'y ait pas de rats, et si le pain dans ma sacoche les attirait...j'ai déjà tout oublié de la diagonale, de Perpignan où je voulais tant arriver quelques minutes plus tôt.

 

Plus tard : je reviens au monde, la nuit , le vent frais sur mon visage, une ou deux secondes et je sais où je suis. Combien de temps ai-je dormi ? Aucune idée. Je me sens reposée, vite je me lève, ré-installe lumières, compteur et GPS, ôte l'antivol, jette le Canard dans une poubelle et me penche sur ma précieuse carte - les propos du patron du Café de la Paix me reviennent en mémoire : et si j'empruntais cette route côtière, plutôt que cette nationale détestable ? Après tout il fait toujours nuit, il me reste donc au moins 4 heures avant l'expiration du délai  pour que ma diago soit validée.
Effectivement je peux aller sur Port la Nouvelle, La Palme, un bout de nationale puis Leucate, St Hyppolite, Claira et Bompas. Ne suis pas très sûre de l'endroit où je me trouve mais je vais bien finir par l'apprendre.
Me voici en selle, une grande partie de mon énergie revenue ; je suis là où je dois être et sais là où je dois aller. Tout est bien. Ces dernières heures de diagonale, de voyage, je vais les déguster, à quoi bon me hâter sur une route sans âme dans l'unique but d'en terminer au plus vite ?! Je choisis de suivre le chemin le plus long, celui des déambulateurs.
Et ce fut le bon choix, assurément.
Après un cafouillage au niveau de La Palme (en fait, j'avais dormi sur une aire restaurant située un peu avant la D175), un A/R pour rien, je réalise que je ne suis qu'à trois km de l'embranchement en direction de Leucate. Joie intense !
Suivent des kilomètres enchanteurs. Cris des mouettes, odeur de la mer, brise marine sur ma peau, douceur de la température, deux voies aux larges bandes blanches et à l'asphalte parfait. Je suis seule au monde ! Perfection, plénitude. Au centre du cercle de vie. Après les heures de tension nocturne, c'est un cadeau extraordinaire, inattendu. Quel bonheur !
Je savoure, je ralentis, m'arrête pour humer, écouter, graver ces instants à jamais. Prends une photo, comme jalon. Car il n'y a pas grand chose à voir sur cette photo. A l'exception des lumières de Salses.

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Sourire amusé à hauteur d'une bretelle en direction du Barcarès : Parcours Aventure !
J'imagine les résidents de ces villes artificielles vouées au loisir se pressant sur ce parcours, l'été. Ah Lewis Carrol fut bien mesuré dans son exploration du 'nonsense' en comparaison de nos sociétés modernes ! 
En guise de Parcours Aventure, j'en ai un tout prêt, une diagonale à vélo ! Mais je doute de remporter un franc succès.......

4h00 : le village de Clairal, où je poste une seconde carte d'arrivée de crainte que la précédente n'ait été postée trop loin de Perpignan - mieux vaut assurer le coup !  Ne peux m'empêcher de me trouver risible, assise sur les pavés à rédiger l'adresse des délégués fédéraux - ah cette diago m'aura vraiment fait faire des trucs pas poss' !
Des bruits de voix, l'odeur d'une fumée de cigarette....les boulangers commencent leur journée. Pleine d'espoir, leur demande s'ils auraient un croissant, mais il est trop tôt encore. Je me contenterai donc du bout de pain qui me reste.
Je fais le tour de Clairal trois fois avant d'en trouver la sortie ! La fatigue commence à me rattraper !


4h30 : Bompas. André au téléphone ;  lui qui m'a appelé ou moi qui l'ai appelé ? Ne me souviens plus. Il me pense enfin arrivée, je lui explique rapidement que non et pourquoi. Ce n'est plus qu'une affaire de minutes, je suis à une dizaine de km du centre de Perpignan.
A cette heure matinale, aucun souci pour rejoindre le centre ville. Une femme à vélo, sur le trottoir : je lui demande mon chemin jusqu'à l'hôtel de police. C'est tout à côté !

05h10 : J'y suis !! Là devant moi. Mais tout est fermé. Je sonne, fais le tour, cherche une entrée. Retrouve le numéro de téléphone, ouf quelqu'un décroche. J'explique ce qui m'amène. Dix minutes plus tard, deux policiers m'ouvrent les grilles et les referment aussitôt ! Comme à Strasbourg, le plus jeune entend parler des diagonales pour la première fois. Je ne m'attarde pas, j'ai trop sommeil pour cela.
J'enfourche mon CKT pour la dernière fois cette nuit. Un sacré vélo !

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Un petit kilomètre et me voici devant le Paris Barcelone, fin du voyage. Confession : je ne suis pas plus émue que cela. Mais soulagée, oui tellement soulagée d'être en sécurité dans ce hall d'hôtel avec la certitude d'un lendemain uniquement occupé à me reposer. Au téléphone, il m'avait été dit qu'une chambre serait mise à ma disposition à toute heure de la nuit, dans la mesure où il y en aurait une de libre. Ce qui est le cas. Fabuleux ! Je range mon CKT sur la terrasse, monte dans ma chambre. Bienfait de l'eau. Je range mes affaires et téléphone à André. Je suis à bon port. Et je ferme les yeux, exténuée, reconnaissante, ne réalisant pas vraiment que je suis arrivée au bout de ces 1057 km et 11500 m de dénivelé, au bout de ces 46h00 passées à pédaler et au bout de ces 76h00 de voyage.

6h30 : Demain, j'aurai le temps d'y songer.....oui, demain. Mais là maintenant je dors, enfin !

 


 

EPILOGUE
 

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Bientôt deux semaines que SP, ma première diagonale, est bouclée.
Une semaine pour complètement récupérer du manque de sommeil, de la fatigue générale, et pour reprendre pied dans la normalité temporelle.
Depuis je suis comme assagie, apaisée. Félicité diffuse et discrète.
Depuis j'ai à peine fait 300 km, non pas par manque d'envie de reprendre le vélo, mais à cause de ma côte abîmée lors de ma chute à l'arrêt. Dans une dizaine de jours, je devrais à nouveau pouvoir respirer à pleins poumons, me mettre en danseuse et monter les côtes à un rythme soutenu. Le positif : j'ai été, suis, contrainte à la récup passive !
Sinon, je crois bien que je n'aurais pu résister à l'appel des journées magnifiques que nous avons en ce moment......le Puy de Dôme et le Sancy que j'ai en point de mire chaque jour semblent me tendre les bras !

Ce repos cycliste forcé m'a également donné l'opportunité de réaliser un autre type de diagonale, à la surface des mots et de la syntaxe cette fois !
Je vous remercie tous pour votre enthousiasme inconditionnel, pour vos éloges, pour l'attention et l'intérêt que vous avez porté à ces nombreuses lignes. Vos témoignages d'amitié ont beaucoup contribué à l'allongement de mon récit - que j'avais imaginé beaucoup plus court !
Ainsi que Laure l'a pressenti, j'ai voulu ce récit le plus sincère possible afin qu'il soit une incitation à la très longue randonnée pour tous ceux et toutes celles qui hésitent encore. Ainsi que l'écrit Laure dans son commentaire ci-dessous, nul besoin d'être un sur-homme ou une sur-nana pour réaliser de beaux défis ! Il suffit de le vouloir fort, très fort et de s'y préparer en accord avec ses possibilités, ses disponibilités.
Et de s'offrir à soi-même cette suprême liberté : suivre son propre cours, au plus près. Se donner une chance d'ex-primer ce flux de vie et d'amour qui est en nous et veiller à ne pas l'étouffer. Ce que BreathPlay m' a enseigné, mais ceci est une autre histoire !


Quelques mots pour une mise en perspective: le vélo nous apprend à glisser à la surface des routes, de la terre, avec le plus grand des respects. Et dans la communion avec les paysages traversés, les gens rencontrés. C'est donc vers une horizontalité toujours plus étendue qu'il nous porte.
Mais il nous porte également à une verticalité toujours plus vertigineuse, nous offrant l'incomparable bonheur non seulement de sonder de plus en plus profond en nous, en l'universel qui nous pré-existe et nous survivra, mais également de nous hausser toujours un peu plus haut vers les étoiles. Verticalité et horizontalité : les très longues distances ou la pratique ultra amènent immanquablement, me semble-t-il, à ce double mouvement qui donne de l'épaisseur à notre être et à notre vie.
Donc oui, je re-partirai pour une autre diagonale, c'est certain. Je crois même savoir pour laquelle ! Mon imagination est déjà en marche.


Et quelques mots pour mettre un terme à S-P et à ce récit : ma maîtrise de la langue est insuffisante à dire l'immense reconnaissance étonnée que j'éprouve pour tous les mots ou gestes ou actes de solidarité,  d'entraide et d'amitié qui me sont échus à l'occasion de ce périple. C'est avant tout ce que j'en retiendrai. Ainsi que l'appui inconditionnel et amoureux d'André !
Comme je retiendrai ce bonheur absolu à mon réveil, dans ma chambre du Paris-Barcelone (devenu un vrai 'home' en l'espace de quelques minutes), le vendredi matin, deux heures après m'être si lourdement endormie. Et les heures magiques de lente déambulation dans les rues de Perpignan, ou de farniente aux terrasses des cafés, heures dévolues à la contemplation du monde. Quelques moments de stase pour conclure ma première envolée de diagonaliste.